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* Les belles années

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 Les belles années 

ISBN 979-10-92612-02-8 -  343 pages 

Les belles années - Les stylos bille, collection Les exilés de L'Arcange volet 7 

 

Extrait :   Elle partit, courant comme une folle, criant à tue-tête :

– Baptiste a des chaussures toutes neuves, Baptiste a des… 

 Elle, c’était Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles. Et tous voulaient les voir mes belles chaussures neuves, certains voulaient même savoir combien elles coûtaient. Ce ramdam ne tarda pas à arriver aux oreilles de la directrice, Margueritte Duval-Lanterre.

 –  Que se passe t-il encore ? 

 – Madame, c’est Baptiste, il a de très belles chaussures en cuir toutes neuves. C’est un cadeau de son père qui les a envoyées d’Australie. Elles sont vraiment…

 La directrice s’avança vers moi, m’empoignant par l’épaule.

 –  Baptiste, ce que tu fais est indécent. Ce n’est pas bien de se vanter d’avoir de belles choses, quand d’autres sont complètement démunis. Regarde autour de toi : un très grand nombre de tes camarades n’ont que de vieilles chaussures maintes et maintes fois réparées et ressemelées. Ton comportement est immoral, inadmissible. Tu…

 –  Mais madame, j’y peux rien moi si certains de mes camarades n’ont pas de chaussures neuves, je…

 –  Tais-toi Baptiste, on ne coupe pas la parole aux grandes personnes. Tu pouvais très bien mettre tes chaussures neuves sans t’en vanter. Mais toi, c’est la première des choses que tu fais en arrivant dans la cour. Tu es très mal élevé, toute ton éducation reste à faire.

 –  Mais madame, c’est pas moi qui me suis vanté, c’est Isabelle. Elle…

 –  Tais-toi Baptiste, tu n’as rien compris à ce que je viens de te dire ! On ne coupe pas la parole aux grandes personnes, et à plus forte raison, quand il s’agit de la directrice de ton école. Et en plus, tu dénonces une camarade !  Tu es puni, tu vas immédiatement aller en classe et copier cent fois « la vantardise est un vilain défaut ». Et cent fois «  je ne dénoncerai plus mes petits camarades ».  Et quand tu en auras terminé, tu conjugueras vingt fois « ne pas se vanter » au futur simple de l’indicatif.

 Je ne répondis pas : pas la peine d’aggraver mon cas.  Puis elle rajouta quelques mots qui ne m’étaient pas véritablement adressés, mais qu’elle souhaitait quand même que j’entende.

 – Quelle impertinence ! Mais cela ne m’étonne guère. Avec un père qui l’abandonne et se sauve à l’autre bout du monde et une mère qui s’en débarrasse en le confiant, sous un prétexte futile, au premier venu. Quelle famille ! Et dire que nous les avons accueillis en leur offrant ce que notre pays avait de meilleur! Pauvre France…

 Depuis le dix-sept juin dernier, j’habite la ferme de L’Arcange, chez grand-père Émilio.  Et au premier octobre, j’ai fait ma rentrée des classes à l’école de  Floréal. C’est suite  à l’incendie de notre bergerie sur L’Arradoy à Saint-Jean-Pied-De-Port.  Heureusement, en aboyant,  Réglisse a donné l’alerte et nous avons pu sauver presque toutes les brebis et même les agneaux. Seules trois,  sur le point d’agneler ont péri ; c’était très dur à voir. Le bâtiment, la fromagerie, le foin, tout a été détruit. Les gendarmes ont dit que ce n’était pas accidentel et maman avait très peur pour moi. Grand-père a alors proposé de m’installer chez lui. Le temps que les choses retrouvent un cours normal. Maman hésitait. Tante Mariéta aussi avait offert de m’héberger chez eux à Agen. Mais avec les jumeaux qui lui donnaient déjà du fil à retordre, grand-père décida que ce n’était pas la peine d’en rajouter.  Le dix-sept juin,  jour de mon huitième anniversaire,  je quittai la ferme Etchebéry sur L’Arradoy pour L’Arcange. Maman et mon chien Réglisse me manquent beaucoup,  mais grand-père Émilio s’occupe très bien de moi.

Pour l’incendie de la bergerie,  maman a de très forts soupçons. Elle pense que  son oncle,  Ramuntxo Etchebéry, et ses deux fils en sont les auteurs, à cause de l’héritage. Ils habitent Mestérika à quelques cent trente kilomètres de l’autre côté de la frontière.

Au début, c’est grand-père Émilio qui m’accompagnait à  l’école de Floréal. Maintenant, nous faisons un bout de chemin ensemble puis je continue à pied avec les autres voisins. Nous sommes plus d’une quinzaine sur la route. Ça rassure grand-père de voir tous ces enfants autour de moi. Tous ne sont pas de nos amis, loin s’en faut. Mais le pire, c’est Anatole Letourneur. Derrière son dos, on le surnomme King Kong. Mais derrière son dos seulement. C’est le fils de Félicien Letourneur de Villeneuve-de-Floréal. D’après ce que j’ai compris, mon papa, alors qu’il avait mon âge, a assez bien connu Félicien. Des quelques frictions qu’il y a eu entre eux,  apparemment, le papa d’Anatole en garde quelques rancœurs.  Normalement, Anatole n’aurait jamais dû venir dans notre école. Mais son père avait fait des pieds et des mains pour que King Kong soit scolarisé à Floréal. Autre petit détail qui avait facilité la chose, sa mère Gertrude Lamaison, concubine  de Félicien Letourneur, travaille à la poste de Floréal. Anatole est très grand et très costaud  pour ses douze ans. Ses bras très longs sont munis à leur extrémité de véritables battoirs. Vous comprenez maintenant d’où vient son surnom. Je suis persuadé qu’il est le portrait de son père à son âge.  Dommage pour lui, mais son cerveau n’a pas véritablement suivi l’évolution de son corps. Sa tête, pourtant assez imposante, semble vide et malgré ses trois années de plus, il traîne encore son imposante carcasse dans ma classe. Le problème est que l’énergumène et moi  empruntons en partie le même chemin. Il a déjà tenté de me chercher des crasses, mais il y a d’autres grands et je cours bien plus vite que lui. Alors il ronge son frein et attend son heure. Il a bien failli la trouver une fois, son heure. Heureusement, Lucien Lachaume, le facteur, passait par là et lui a administré  un sévère savon. Je l’aime bien, Lucien Lachaume. Il passe souvent à la maison boire un verre et discuter avec grand-père. 

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